Le Glacier d’Argentière – 22 juin 2026

Le Glacier d’Argentière – 22 juin 2026

La route défile et tout à coup les paysages prennent du relief, et nous voilà entourés des lignes familières des Alpes. JC s’obstine à pointer tous les sommets à Mathis, qui oublie instantanément chaque nom. Bastien et moi discutons derrière, et Julie nous rejoint un peu plus tard : l’équipe est au complet.

Après une longue préparation des sacs et une courte nuit, nous entrons dans la vallée de Chamonix sous la majestueuse silhouette du Mont Blanc.

L’ascension commence. C’est une longue piste raide de graviers parsemée d’engins de chantier qui s’affairent à reconstruire une station de télécabine. Le soleil sort. Nous quittons la piste pour un sentier de terre. La végétation perd petit à petit son épaisseur et, de forêt, devient prairie puis pierrier. « On voit le glacier ! » s’écrie Mathis plein d’enthousiasme. Et au loin apparaissent les premiers séracs bleutés.

Moi je sens un mélange d’admiration et de tristesse devant ces abruptes falaises qui ont beaucoup reculé depuis ma dernière visite, il y a une dizaine d’années de cela. Les arêtes vives, par endroit, s’aplatissent en de longues traînées bosselées, sombres, qui paraissent sales. Quelques minutes de marche encore, et nous découvrons la surface du glacier qui file au loin dans une vallée majestueuse de pics dentelés. Les moraines, ici, ont recouvert toute la glace, et c’est une impression étrange que de découvrir ses reflets bleutés à travers les amas de sable et de cailloux.

« Allez, on s’encorde », souffle Bastien quand la surface du glacier commence à onduler et se fendre de crevasses. On se répartit en deux cordées, on fait nos anneaux de buste et on sort nos piolets, un peu curieux et inquiets de ce qui nous attend. Moi, j’imaginais les crevasses comme de gros trous ronds, alors qu’en fait ce sont de longues fentes étroites, comme de profondes fissures.

On marche en zigzag pour contourner les grands vides et éviter les ponts de neige. Les premiers pas en crampons sont hésitants, jusqu’à ce qu’on sente leur adhérence et qu’on gagne en confiance.
C’est grisant d’enjamber ces grandes failles sans fond, de chercher un chemin parmi les creux et les bosses de ce paysage qui ne paraît presque pas terrestre.

On fait le pique-nique sur un grand caillou parsemé de cristaux, puis on commence les exercices pour apprendre à tirer quelqu’un d’une crevasse. « Je saute, là ? » demande Mathis avec son flegme habituel, et moi je tiens la corde de toutes mes forces en espérant qu’il ne compte pas sérieusement se jeter à pieds joints dans ce trou sans fond. Finalement il se laisse glisser en douceur. Le choc n’est pas si dur, mais il faut résister pour ne pas se laisser entraîner avec lui. Arc-boutée sur la corde, j’enfonce mes broches dans la glace pour fabriquer un relais et installer la microtraction qui bloquera la corde de Mathis. Ensuite je me vache à mon relais et je fais un mouflage : c’est la technique pour tirer quelqu’un par à-coups successifs.

Malgré mes efforts, Mathis ne bouge pas d’un millimètre et Bastien doit m’aider à tirer. Mathis ressort trempé mais avec un grand sourire aux lèvres. C’est magnifique, cette sensation de plonger dans les entrailles du glacier, ce bleu profond et cette immensité. On se sent complètement hors du monde… ou en son cœur.

On continue un moment les exercices, on s’entraîne à remonter sur la corde et avec les piolets, on s’amuse dans notre terrain de jeu glacé.

Puis vient l’heure de rejoindre le refuge. Sur un petit couloir de neige dans la montée, on apprend à faire des arrêts de chute. Quelques boules de neige plus tard, on arrive au refuge d’Argentière.

Construction improbable perchée en surplomb du glacier et autour de laquelle s’ouvre un cirque d’arêtes dentelées à couper le souffle. On est au temple de l’alpinisme et chaque couloir, chaque sommet renvoie les échos d’une ascension mythique.

Un bouquetin vient manger près de nous. En bas quelques marmottes. La lune se lève sur les cimes pâles.

Notre préparation pour la sortie du lendemain est un peu farfelue mais, tant bien que mal, on finit par se décider pour l’arête du Rabouin. Fred, le gardien du refuge, est d’une grande générosité et nous prête sans hésiter tout le matériel que nous n’avions pas prévu d’emmener.

Réveil matinal, premières lueurs. On grimpe dans les moraines jusqu’aux « oreilles de lapin », amusants rochers desquels, selon le topo, les garçons doivent faire un pipi acrobatique, un pied sur chaque oreille, avant le départ de la course. (Bastien atteste la faisabilité de l’opération).

Le granite est magniqiue. La voie est vertigineuse. C’est un vrai bonheur de grimper là-haut. On fait quelques parties en corde tendue, puis quelques longueurs en s’assurant depuis un relais. La matinée passe vite et avant même de s’en rendre compte, nous voilà au sommet.

Quelques rappels nous amènent dans un couloir de neige dans lequel nous ressortons piolets et crampons avant d’entamer la descente.

L’esprit rêveur, la tête encore un peu là-haut, nous prenons le chemin qui nous ramènera doucement à l’autre monde, au monde d’en bas. Nous quittons le refuge à regret, cheminons à nouveau sur le glacier, descendons l’interminable piste aux cailloux glissants. Les corps fatiguent mais on est porté par une joie indescriptible, et c’est comme si l’on ramenait en nous une petite partie de cet univers merveilleux.

Léa Christen

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